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le Bleu du ciel — Centre de photographie contemporaine

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Centre
de
photographie
contemporaine









Exposition du 12 Mai au 3 Juillet 2010

Philippe Chancel : "White spirit"


(Voir la fiche de Philippe Chancel)



"Ces images sont extraites de mon livre « Desert spirit » qui rend compte d’un travail sur quatre années aux émirats arabes unis ( E.A.U)et qui suit celui sur la Corée du Nord (DPRK) publié en 2006.
A peine cinquante ans auront suffit pour qu’un bout de désert d’Arabie à l’extrémité du golfe persique suscite intérêts et convoitises à travers tous les continents jusqu'à incarner le symbole d’un nouveau modèle de développement et de croissance pour le 21ème siècle.
Les promesses du futurs dans les émirats symbolisées par l’irruption soudaine d’une hyper-modernité grâce à la transformation des revenus immenses du pétrole en rêves achevés, fut le point de départ de mon travail et de ma réflexion. J’étais partagé au fond de moi par une réelle fascination et une prise de conscience angoissante et violente des excès provoqués par cette croissance apparemment sans limites conquise au mépris des règles de développement durable et de conscience écologique.
L’argent roi, l’argent dépensé sans compter qui a permis ici de réaliser des projets architecturaux et urbanistiques sensationnels me laisse néanmoins perplexe quant il s’agit d’en saisir les buts et les desseins.
La réponse est peut être dans les « Dreamlands » à l’origine d’une architecture des loisirs et du divertissement et du rêve qui se propage tout au long du 20ème siècle dans le monde entier .La copie et le factice ont été retournés pour engendrer aux émirats l’environnement dans lequel s’inscrit la vie réelle pour les imposer comme de nouvelles normes urbaines et sociales, brouillant les frontières du rêve et de la réalité.
Mais à y regarder de plus près on peut s’interroger entre est-ce une utopie qui se présente à nos yeux ou l’inverse ? Bien que la crise semble avoir ralentit pour un temps du moins cette fièvre bâtisseuse et particulièrement l’émirat de Dubai touché de plein fouet .
Gigantesque chantier, mirage jailli du Désert comme Las Vegas ,qui s’évalue en nombre de grues dressées dans le ciel , en territoire pris sur la mer , hôtel de grand luxe, centre commerciaux ,parcs d’attractions, aquarium géant , Dubai reprend a son compte les slogans des vendeurs de chimères , celui des mille et une nuit de l’Arabie éternel .
Dubai cherche à coller à ce qui donne sens au spectaculaire dans notre monde contemporain. Dans ce flot de symboles qui font « images » qui j’ai voulu capter au cours de mes voyages, virtuel et réel se confondent savamment. La démesure de ces ambitions affichées cristallise l’ensemble des interrogations des peurs et des fanstasmes contemporains de nos sociétes dans un proche futur."

Philippe Chancel



DEFINITELY DUBAI
Après la Corée du Nord en 2005, Philippe Chancel a choisi de s’intéresser ces dernières années à Dubaï. Après avoir consacré son énergie à photographier un des pays les plus fermés et impénétrables de la planète, c’est aujourd’hui vers l’un des plus ouverts qu’il tend son objectif. À l’énigme coréenne, inaccessible et comme figée de manière passéiste et rigide dans une période historique donnée, celle des régimes totalitaires communistes, s’oppose l’apparente transparence d’un Dubaï, branché et hyper-libéral, illustration sur papier glacé d’un air du temps très contemporain. L’isolement volontaire du premier, forteresse assiégée, instaurant l’autosuffisance comme valeur fondatrice et luttant âprement contre la fuite de ses propres ressortissants, contraste étrangement avec l’image du second, ville-monde de 180 nationalités différentes, qui, chute des revenus du pétrole oblige, a installé depuis une vingtaine d’années l’échange et les flux (touristiques, commerciaux, médiatiques, financiers) au cœur de son schéma de développement et de communication : à ce titre l’un des derniers projets phares de Dubaï est l’ouverture du plus grand aéroport au monde.

La Corée du Nord et Dubaï ont en commun d’avoir poussé à leur paroxysme un système et un schéma de développement. Tous deux, de par leur singularité et leurs écarts par rapport à la norme, sont devenus, au cours des quinze dernières années, des lieux symboliques, cristallisant débats et controverses : d’un côté, la Corée du Nord, l’un des plus évidents représentants de l’« l’Axe du Mal » pour les conservateurs américains, dictature intransigeante, puissance nucléaire menaçante, accusée de financer le terrorisme international et le trafic de drogue. De l’autre, Dubaï, l’incarnation la plus caricaturale du néocapitalisme pour les tenants de la nouvelle gauche, symbole des dérives d’une politique ultralibérale à destination d’une oligarchie, place forte de tous les recyclages de l’argent sale, et dont l’apparent libéralisme en matière économique dissimule mal le féodalisme en matière politique et sociale.

L’une comme l’autre ont construit des fictions proches de potemkinades et proposent au spectateur/visiteur des réalités comme hallucinées. Si la Corée du Nord, dans son autarcie hors du temps, pouvait apparaître aux yeux de Chancel comme représentant, « du point de vue de la photographie, un immense musée à ciel ouvert », le modèle de Dubaï serait davantage celui du parc d’attractions. Tous deux ont par ailleurs pleinement compris le rôle et l’importance de l’image dans la construction de leur modèle respectif. Que le trop peu d’images de l’une contraste avec le trop plein de l’autre, que l’hyper-contrôle de la première s’oppose à l’hyper-circulation du second, que les modes et les instruments de diffusion ne soient pas les mêmes, n’est finalement qu’accessoire. Les deux ont installé l’image au sein de leur système de communication voire de propagande et se présentent comme des modèles de développement : des exemples à suivre, ville-témoin ou nation-témoin, à la manière de ces appartements témoins qui permettent de rendre compte, sur le principe de la modélisation, d’une réalité.
Lorsque Chancel se rend à Pyongyang ou à Dubaï, c’est, dans un cas comme dans l’autre, pour interroger par la photographie une réalité quotidienne, par-delà les constructions, parfois fantasmatiques, des mots comme des images. Car ces deux pays ne sont ni des leurres ni des fantasmagories. En ce sens, l’un comme l’autre font office pour Chancel de zones-test, de laboratoires d’une expérience photographique documentaire qui tente de déconstruire une réalité et un imaginaire, régis par l’image. Comment photographier Dubaï quand s’interpose à chaque moment, à la manière d’un souvenir-écran, la « ville-écran », construction d’images diffusées par les innombrables outils d’information et de communication ? En interrogeant la dimension spectaculaire, et finalement décorative au sens premier du terme, de cette réalité, comme l’appréhension fantasmatique que nous en avons : sans mystique d’une recherche de « vérité » mais avec l’espoir de démonter, par une mise à distance, la construction du réel à l’œuvre. L’abondance des travaux photographiques menés ces dernières années autour de Dubaï prouve d’ailleurs l’attraction que l’endroit a pu exercer sur les photographes de tous horizons. Citons pêle-mêle, outre Philippe Chancel, Reem al-Ghaith, Andreas Gursky, Florian Joye, Mohammed Kazem, Armin Linke, Martin Parr, Lars Tunbjörk, Sami al-Turki, Thomas Weinberger, parmi d’autres. Desert Spirit est pourtant le premier ouvrage qu’un photographe consacre quasi-exclusivement à la ville-émirat.

« Definitely Dubai » est le slogan publicitaire de la principale campagne de promotion de l’émirat. « Definitely Dubai », c’est-à-dire certainement, sans aucun doute, absolument Dubaï. Mais également Dubaï sans ambiguïté, très clairement Dubaï. Comme s’il fallait par là affirmer avec un brin d’ostentation ce qui n’était pas si certain. Comme si on en doutait. Oui, Dubaï existe vraiment. Non, ce n’est pas un leurre mais une réalité tangible, visible et donc photographiable. Assurément, la mythologie qui s’est développée autour de Dubaï, à la suite de celle de Las Vegas, a à voir avec sa situation géographique de ville surgie du désert. Ville-oasis mais également ville-mirage…

« Welcome to our New Home », autre slogan, accueille le visiteur à l’arrivée de l’aéroport : après avoir parcouru 10 000 kilomètres, vous êtes à nouveau chez vous. Car Dubaï propose un exotisme rassurant, un exotisme de pacotille. Si excès et surenchère il y a, ceux-ci sont toujours réconfortants, à la manière des parcs Disney. Le dépaysement n’y est jamais véritable, l’étranger n’est plus étrange, plus incompréhensible, juste hors du commun : plus grand, plus fort, plus riche… Quant aux marques de l’exotisme, elles y sont plus souvent apprivoisées, réinterprétées de manière ludique. Dans les clichés de Philippe Chancel, le palmier et le dattier, naguère porteurs de tout l’imaginaire du Proche-Orient, ne se trouvent plus que sous des formes dérivées, dégradées serait-on tenté de dire : en pot, en moignons sortant du sol, en métal doré, arrachés et transplantés, comme déjà copiés et collés.
Desert Spirit est un récit de voyage. La première vision qui accueille le lecteur arrivant, tel le voyageur, par l’autoroute, est un mirage, évidemment. Si Dubaï est une ville-spectacle, on y entre avec Philippe Chancel par les coulisses. Les grands décors plantés dans le désert sont à la fois bien réels et hautement métaphoriques. En compagnie des pylônes électriques démesurés, et des portraits du sheik Al-Maktoum, ils témoignent bien, à la manière d’une pièce de théâtre, de la machinerie à l’œuvre pour faire fonctionner l’illusion. À la suite de cette présentation, en quelques images Chancel donne corps aux flux qui nourrissent cette illusion et lui permettent de prospérer : la place de la finance, du commerce, des télécommunications, du tourisme…

Mais saisir Dubaï sans caricature, c’est aussi comprendre que celle-ci est un tissu d’espaces et de temporalités différents et que le décor high-tech mis en avant par les campagnes de promotion ne suffit pas à résumer cette vraie ville de 40 km de long. Celle-ci abrite diverses réalités : celle du cœur historique des années soixante et soixante-dix, son désordre d’échoppes, ses souks et sa fête foraine, désormais un rien désuète face à la débauche d’effets spéciaux et d’attractions. Celles des nouveaux quartiers périphériques perspectives vides néo-chiriciennes, dont les façades déclinent un improbable style historique international, décalque éloigné et grossier des modèles de la Renaissance italienne, à destination de touristes venus du monde entier. Celles, lisses et irréelles, du somptueux métro aérien, longeant les constructions de vitres et d’acier les plus récentes du centre et dont le spectacle convoque confusément mille et un prototypes d’un urbanisme futuriste. Celles enfin de chaque grand complexe immobilier de la ville, qui aspire à devenir, lui aussi, un monde total, une sorte de ville dans la ville, une cité miniature où le jour et la nuit n’existent plus, en déployant les recettes du storytelling : chacune de ces structures, régie par une technologie d’une grande sophistication, s’articule autour d’un discours qui entend bouleverser l’entendement : Burj Al Arab (le seul hôtel au monde dans la catégorie sept étoiles), Burj Dubai (la plus haute tour du monde), The World (l’archipel-planisphère, où chaque pays-propriété retourne à la forme par excellence de l’utopie, l’insularité), l’hôtel Atlantis (l’Atlantide enfin retrouvée à Dubaï). Chacune d’entre elles, par une surenchère dans l’excentricité, se présente, par-delà sa matérialité, comme l‘utopie devenu réalité.

De même le Ski Dome du Mall of the Emirates joue avec notre rapport à la géographie et à l’espace. Sa piste de ski enneigée n’est que la plus déraisonnable de ces nombreuses réalités hallucinées que propose Dubaï. Celle où l’idée de la greffe d’un corps étranger, inhérente à la création de Dubaï, éclate avec la plus absurde drôlerie. Chacun des centres commerciaux, auxquels Chancel consacre plusieurs pages, déploie sa propre fiction : ici, celle de faire du ski dans les Alpes, là – au Ibn Battuta Mall par exemple, l’un des plus grands de Dubaï, du nom du célèbre voyageur arabe qui parcourut le monde au XIVe siècle –, celui des voyages dans un Orient médiéval.

La colonisation du réel par la fiction anime de manière plus générale la communication autour de l’émirat grâce notamment au recours massif à l’image de synthèse. Donnant un visage vraisemblable à tous les possibles, cette dernière annihile tout discernement et offre une version contemporaine des sortilèges de la ville-mirage. Aller aujourd’hui à Dubaï, où les plans fournis portent la trace de bâtiments en devenir, c’est faire quotidiennement l’expérience du fossé entre ville réelle et ville virtuelle. Chancel joue de cette ambiguïté, le lecteur étant balloté, dans ses vues générales, entre vues aériennes réelles et vues de maquettes, parfois jusqu’à l’indécision. Et s’y repérer devient d’autant plus difficile que nul humain ici pour faire échelle. Sous l’objectif de Chancel, Dubaï, lieu tiré du désert, demeure un lieu désertique, au sens de dépeuplé. Dans cette ville conçue pour l’automobile et la climatisation, les seuls espaces de rencontre et de marche sont les espaces intérieurs des centres commerciaux. Dans cet univers calfeutré de biens manufacturés, l’émirati rejoint le flâneur des passages parisiens du XIXe siècle.

Même l’espace lisse du désert ne semble plus vraiment s’opposer à l’espace strié de la ville en construction. L’un et l’autre s’entremêlent et s’interpénètrent. À cet égard Dubaï apparait parfois comme une grande étendue de sable que parsèmeraient de petites oasis de béton en construction. Même aux environs, le désert demeure un espace domestiqué, qui porte l’empreinte et parfois littéralement l’image de l’homme. Sans retour ? C’est tout l’enjeu de la dernière image du livre : sur un gazon propret, éclatant comme une pelouse anglaise, bien enclos par un muret, sur le modèle de quelque zone pavillonnaire, des badauds, femmes, hommes, familles, semblent regarder quelque chose, au loin, hors champ. Au-delà de l’espace carré délimité par le muret s’étend l’immensité du désert. Est-cela qu’ils regardent ? Et si c’est le cas comment le regardent-ils ? Comme l’espace nomade excitant et hostile qu’il fut autrefois et qu’il peut être encore ? Ou comme l’artifice suprême, à la manière de spectateurs amusés devant la toile peinte d’un immense diorama ?

Quentin Bajac in "Desert spirit" editions Xavier Barral, 2010



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© Philippe Chancel

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